Questions sur nos ancêtres, notre lignée, mais plus simplement, questions sur nos parents : les évènements qui les ont marqués, ce qui a motivé leurs choix, ce qu’ont été leurs souffrances et leurs regrets, ce qu’ils retiennent de la vie... Et ces questions sans réponse finissent par générer des manques à nos vies pour toujours, j’oserais presque dire des manques à gagner….
Pourquoi n’avons-nous jamais habité avec Papa ? Cette question qui a dû cheminer longtemps en moi, n’est jamais arrivée jusque dans mes propos. C’était pourtant LA particularité de notre vie de famille : vivre loin de lui. Pourquoi as-tu dormi avec Pascal toute son enfance ? Une autre question que je n’ai pas posée à ma mère. Je pressentais sans doute qu’elle appellerait en réponse un mensonge, ou pire une aberration à laquelle je ne pouvais rien. Et puis je ressentais une vague impression de souffrance juste derrière cette question. On la devine la souffrance de nos parents, mais on ne la connait pas. Elle en devient inquiétante comme toute chose inconnue…Alors on renonce. On évite. On temporise. Et les réponses finissent par partir avec les parents. Seule compte leur vérité, leur vécu, leurs pourquois, leurs mots à eux.
Méfions-nous des questions qui restent des silences. Elles nous hurlent de façon étouffée une vérité essentielle. Méfions-nous des questions qui restent des silences. Elles détiennent des clés de notre bonheur, et nous laissent entrevoir une lumière. Il semble que nous préférions l’ombre, plus confortable en apparence. A moins que nous ne soyons trop sensibles à la lumière.
Pourquoi n’es-tu jamais rentré en France Papa ? Cette question, encore aujourd’hui, emplit ma gorge de flots de tristesse, doublés de regrets. J’aurais pu, j’aurais dû lui poser. C’était si essentiel, et je ne l’ai pas fait. Pas par manque de curiosité ou d’intérêt, mais par manque d’intimité avec lui. Il aurait dû, lui, par amour, me raconter. C’est au grand que revient la charge de la transmission….aux parents « d’élever » leurs enfants. Pas l’inverse.
Aujourd’hui mère de trois grands enfants qui entament leur vie d’adulte, je vois toutes les questions qu’ils ne se posent pas, qu’ils ne me posent pas, ou peut-être pas encore, mais dont les réponses pourront un jour se révéler libératoires, ou tout au moins éclairantes et soutenantes sur leur chemin : lors de certains moments clés de leur vie, lors de répétitions ou de synchronicités qui leur rappelleront vaguement quelque chose, lors de choix peut-être difficiles à faire, que ces réponses pourront éclairer autrement. Et puis, je sais que lorsque je partirai à mon tour, ces questions fuseront tout à coup, leur laissant juste un douloureux gout de regrets.
...mais aussi nos joies, nos bonheurs, ce qui nous a émerveillé, ce pour quoi nous avons fait preuve de courage ou d’inconscience. Avec pudeur, mais authenticité. Pas pour montrer l’exemple, mais pour montrer la vie, une vérité. Et ainsi, de leur permettre de mieux comprendre leur enfance, les libérer de fausses croyances ou de certains conditionnements, leur apprendre peut-être la tolérance, et surtout les libérer des questions qui les empêcheront peut-être d’être heureux. Evitons leur les regrets ; ils peuvent faire si mal. Evitons leur d’avoir à tuer ces questions sans réponse à coups de psychothérapies et développement personnel, à coups d’amnésie ou de désidentification à l’histoire de leur famille. La face nord vers la sérénité et l’être soi.
C’est parce que j’ai la conviction aujourd’hui que nous devons à nos enfants de leur raconter leur histoire, que je suis devenue biographe. C’est à nous de faire l’effort de penser pour eux ces questions, ces questions qu’ils devraient poser mais qu’ils ne posent pas, tout tournés vers l’avenir, leur avenir. Ces questions qu’ils ne posent pas pour ne pas nous importuner, pour ne pas nous défier ou simplement pour ne pas risquer de perdre une certaine image de nous.
Les questions sans réponse m’ont mise en marche. J’écris aujourd’hui l’histoire de ma famille, au moins ce que j’en sais, et la mienne, celle qui m’a menée jusqu’à écrire ces lignes aujourd’hui. Je suis devenue biographe comme on devient ce qu’on est et pour donner des réponses aux silences avant qu’ils ne deviennent douloureux et irreversibles.